Climat : le scénario du pire est-il évité ?

Climat : le scénario du pire est-il évité ?

Depuis 2010 la petite communauté scientifique dédiée à la modélisation du climat s’est mise d’accord pour définir des scénarios avec lesquels chaque modèle pourra fournir des projections. Pour établir des Representative Concentration Pathways (Trajectoires représentatives de concentration), des suppositions sont énoncées concernant le développement possible de la démographie mondiale, de l’économie, des technologies et de la consommation énergétique. Des séries sont établies concernant les concentrations hypothétiques des divers gaz à effet de serre et les forçages radiatifs qui y correspondent. Ce sera l’input pour faire jouer les modèles du climat avec le futur, à l’intention du GIEC qui en évaluera les résultats.

Il faut bien que des comparaisons valables puissent être faites entre différents modèles ; c’est pourquoi il faut produire des résultats en se basant sur de mêmes hypothèses. À l’origine, cinq trajectoires furent choisies, dont la fameuse « très émettrice de gaz à effet de serre » RCP8.5, le chiffre contenant l’acronyme indiquant le forçage radiatif (8,5 W/m2) auquel ce scénario mènerait en 2100. Les experts du GIEC l’on aussi désignée comme un « scénario de référence élevé sans politique climatique supplémentaire ». Tester un scénario extrême, très pessimiste dans ce cas, est toujours intéressant pour les modélistes car cela leur permet de vérifier la cohérence de leurs résultats. Les scénarios de faible intensité sont aussi intéressants car ils permettent de tester dans quelle mesure des signaux faibles peuvent émerger d’une grande variabilité naturelle. Tout cela vise l’amélioration de la qualité des modèles.  

Cette approche scientifique s’arrête là.

Déclarer ce RCP8.5 comme business as usual, c’est peindre le diable sur la muraille. S’il est décrit comme la continuation des affaires avec un intensité énergétique et une continuation débridée de l’emploi de carburants fossiles, cela ne le rend pas plausible. Pourtant tous les activistes écolo-climatiques l’ont fait, entraînés ou suivis par les médias dont le métier est d’engendrer les plus fortes anxiétés possibles, au point même d’y croire eux-mêmes. Les politiques climatiques engagées par l’accord de Paris de 2015 sont fondées sur cette croyance.

Pour la préparation des données de référence utilisées par le GIEC afin de rédiger son sixième rapport, AR6 en 2021, cinq autres scénarios furent publiés en 2017, les Shared Socioeconomic Pathways (SSP, Trajectoires Socio-économiques Partagées). Le SSP5‑8.5 est le scénario du pire, fondé sur une relance massive du charbon et du pétrole. Les projections catastrophiques qui en découlent ont aussi servi de justification pour les politiques climatiques les plus sévères, ou les plus ambitieuses selon un point de vue alarmiste. Des « budget carbones » ont été définis, des engagement pris. C’est en son nom que les tribunaux sont interpellés pour condamner le manque d’action des États ou punir des entreprises (p. ex. le cimentier Holcim) qui contribueraient sciemment au collapse attendu.

Quoi de neuf ?

Le septième rapport du GIEC se trouve en préparation, il devrait être publié en 2028. À son endroit, les chercheurs sont priés de révéler ce que crachent leurs modèles mais cette fois selon de nouveaux scénarios qui viennent d’être publiés par un aréopage de 45 experts venant de 45 institutions dans 18 pays. La Russie en est absente alors même que c’est l’un des plus gros producteurs de carburants fossiles du monde et que des modèles intéressants y sont publiés ; elle participe pourtant au projet d’inter comparaison des modèles couplés (CMIP, Coupled Model Intercomparison Project). La Chine n’y a qu’un représentant alors que c’est le plus important consommateur de carburants fossiles du monde. Un noyau dur d’une dizaine de personnalités de ce groupe a participé aux précédentes générations, dont le premier auteur Detlef P. Van Vuuren, de l’institut néerlandais PBL Netherlands Environmental Assessment Agency[1]. Reto Knutti de l’ETHZ en fait partie. Sans vouloir présumer aucune incompétence de ce groupe, il faut bien constater que les institutions dont ils proviennent sont toute dédiées au climate engineering, modélisations et projections de toutes sortes. Il n’y a pas d’experts en démographie, économie ou sciences médicales. C’est la crème institutionalisée d’une crème spécialisée et particulièrement exclusive. Et pourtant, la prédiction de l’avenir du Monde en dépend.

Dans cette nouvelle série, « ScenarioMIP-CMIP7 », les précédents extrêmes (RCP8.5, SSP5-8.5 et aussi SSP3-7.0) ne sont plus retenus car ayant perdu leur plausibilité. Aussi, détail technique mais d’importance, au contraire des versions précédentes qui donnaient des listes des concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, ces nouveaux scénarios ne prescrivent que les émissions à l’atmosphère, sans présumer de l’évolution ultérieure des concentrations dans l’air (actuellement, environ 45 % du CO2 émis par l’activité humaine s’accumulent dans l’atmosphère, le reste est absorbé par les océans et la biomasse). Mais il n’est pas clairement indiqué qu’une nouvelle procédure soit ainsi définie.

Sept scenarios sont définis : (H) High, (HL) High-to-Low, (M) Medium, (ML) Medium-to-Low, (L) Low, (LN) Low-to-Negative and (VL) Very Low.
Le High et substantiellement plus faible que les anciens extrêmes car il reflète l’évolution des techniques et de la démographie. Le Medium est pessimiste.

Figure 1      Nouveaux scénarios MIP-CMIP7.
(a) émissions totales, gigatonnes par année exprimées en équivalent CO2 
(b) augmentation de la température par rapport à la moyenne de la période 1850-1900 qui pourrait en résulter (selon une première évaluation grossière)
Source: Detlef P. Van Vuuren et al., doi.org/10.5194/gmd-19-2627-2026


Pour rappel, le scénario du pire antérieur SSP5-8.5 (source: Shared Socioeconomic Pathways) anticipait un maximum d’émissions de 130 Gt/a pour le seul CO₂ et une augmentation de la température globale de 4,4 °C en 2100.

Et alors, que va-t-il se passer ?

Les climatosceptiques jubilent, ils réclament la cessation immédiate des politiques climatiques d’urgence, et des transitions énergétiques. Quant à ceux qui nient la cause anthropique du réchauffement global, ils n’en ont rien à cirer.

Les premiers se trompent, comme d’habitude pourrait-on dire, les deuxièmes n’ont aucune importance, comme toutes les certitudes.

Rappelons que cette correction du script est bien tardive, elle s’imposait déjà il y a plus de dix ans, à l’orée de la sixième génération produite par le GIEC. Cet abandon des scénarios extrêmes et non plausibles devrait à mon sens quelque peu réduire le sentiment d’urgence et la nécessité de maximiser l’effort d’atténuation.

Comme le montrent les premières estimations, le nouveau jeu de scénario produira une vision du futur un peu moins catastrophique mais tout de même alarmante. Car au fond, même si le fondement scientifique de l’urgence est affaibli, cela ne change rien à la doxa officielle: la prépondérance de la composante humaine du réchauffement climatique n’est pas modifiée, les coûts induits par ce réchauffement restent considérables, l’adaptation n’a pas les faveurs car ne soignant pas la cause, les émissions de gaz à effet de serre restent les coupables et donc une politique climatique d’atténuation jusqu’au ‘net zéro’ est indispensable, le plus tôt étant le mieux.

Des sept nouveaux scénarios, on peut être sûr que seul le High sera retenu comme fondement pour les politiques climatiques.  Cela signifie qu’il faudra considérer un réchauffement attendu en 2100 de 3,5 °C comme tout autant catastrophique que les 4,5 °C des rapports précédents. C’est très facile à argumenter puisque ce n’est basé sur aucun fait. L’incertitude permet tout et son contraire. Et, selon Roger Pielke Jr., le scénario Medium ne correspond pas aux politiques actuelles, il surestime les émissions, ce qui conduit à des températures trop élevées.

Il y a en une circularité politique dans cette manière de faire : après qu’une cible de 1,5 °C a été conclue par traité en 2015 à Paris, des scénarios furent révisés en conséquence. Mais à son tour, ce choix des scénarios vise à valider les politiques. Seul un changement de méthode pourra rompre ce cercle vicieux.

Il serait pourtant raisonnable de lever le pied sur l’accélérateur d’une machine qui n’avance presque pas. La réduction de l’emploi des carburants fossiles, autrement intitulée transition énergétique, coûte déjà « un pognon de dingue[2] » mais avance comme un escargot[3]. En dépensant moins et en réorientant ces dépenses vers les nécessaires mesures d’adaptation, la trajectoire climatique ne sera plus dramatique ni tragique. Et ladite transition n’aurait pas à être effectuée avec des technologies aussi inefficientes et indisponibles que le sont le solaire et l’éolien.

Pourtant, il est vraisemblable que cette stratégie de raison, la seule moralement défendable, ne sera pas adoptée simplement parce que le scénario du pire serait devenu un peu moins pire. S’il est réjouissant que la petite communauté des experts se soit enfin ouverte à des corrections nécessaires, rien n’en change le fonctionnement ni la dépendance dans laquelle elle tient captif le monde politique et médiatique.

Et, au-delà de l’expertise, une nouvelle économie s’est créée qui ne saurait accepter d’être remise en cause. Une comparaison s’impose avec les contrôles de sécurité dans les aéroports : personne n’ose les réformer. Il en est de même pour le business du climat, mais à une beaucoup plus vaste échelle. Monde scientifique, experts en tous genres, entreprises et investisseurs subventionnés par le biais de taxes pigouviennes, autoritarisme et certification, industries libérées des contraintes de la concurrence, augmentation de l’empreinte étatique, salivation médiatique : les intérêts en jeu sont devenus colossaux, il est donc très improbable qu’ils y renoncent. Le quasi-silence médiatique à propos de cette récente correction le prouve.

Le climatisme politique a donc encore de beaux jours devant lui, avant que son inanité ne soit démontrée. Le personnel politique en charge devrait changer, afin que la raison devienne la boussole morale.


[1] Concernant les modèles d’évaluation intégrée (IAM, ou Integrated Assessment Models) qui combinent économie, systèmes énergétiques et sciences du climat, six principales institutions sont impliquées :
IIASA International Institute for Applied Systems Analysis, Laxenburg, Austria
PIK Potsdam Institute for Climate Impact Research, Potsdam, Germany
PBL Planbureau voor de Leefomgeving (Netherlands Environmental Assessment Agency), The Hague, Netherlands
PNNL Pacific Northwest National Laboratory, Richland / College Park, USA
NIES National Institute for Environmental Studies,Tsukuba, Japan
FEEM Fondazione Eni Enrico Mattei, Milan, Italy

[2] Selon l’AIE (World Energy Outlook 2025), les investissements énergétiques annuels nécessaires pour atteindre le net zéro en 2050 doivent passer de 3 300 à 4 800 milliards USD/an d’ici 2030.
McKinsey (2022) estime le total des dépenses en actifs physiques à 9 200 milliards USD/an, dont 3 500 milliards d’investissement net supplémentaire. C’est l’équivalent de la moitié des bénéfices des entreprises mondiales. À titre de comparaison, le PIB mondial est d’environ 100 000 milliards USD.

[3] Voir à ce sujet mon article « L’improbable neutralité carbone » https://blog.mr-int.ch/?p=12046


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1 thought on “Climat : le scénario du pire est-il évité ?”

  1. Le scénario du pire donnant un forçage de 8,5 W/m² impliquerait que la concentration en CO2 soit au moins de ~1250 ppm, ce qui est absurde.
    Voir ici : https://en.wikipedia.org/wiki/Representative_Concentration_Pathway#RCP_8.5

    Or tout cela est basé (implicitement) sur deux équations et deux valeurs numériques :
    1°, la fameuse équation de Myrhe et al., de 1998, qui relie le forçage au logarithme du rapport de la concentration de CO₂, notée [CO₂], avec celle d’avant l’ère industrielle, soit 280 ppm :
    ΔQ = 5,35 W/m² ∙ Ln([CO2] / 280 ppm) qui, avec 1250 ppm, donnerait un forçage de 8,0 W/m² ; selon l’équation il faudrait atteindre 1371 ppm pour obtenir un forçage de 8,5 W/m²

    et 2°, sur l’équation reliant l’élévation de température au forçage :
    ΔT = -(1 / λ) ∙ ΔQ = s ∙ ΔQ avec λ = -1,6 W/(m² ∙ K), le paramètre de « feedback » total retenu, qui est aussi l’inverse du paramètre de sensibilité : s = -(1 / λ) = +0,625 K/(W/m²)
    Ce qui donnerait une élévation de température de +5,3 K pour un forçage de 8,5 W/m².

    Mais on est en droit de se demander quelle est la solidité du facteur 5,35 W/m² et du paramètre de « feedback » total -1,6 W/(m² ∙ K) ?

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