Initiative sur la neutralité : le pavé dans la mare

Initiative sur la neutralité : le pavé dans la mare

Le peuple et les cantons décideront le 27 septembre si les conditions de la neutralité armée de la Suisse doivent être ou non précisées dans la Constitution. Cette initiative dérange les milieux politiques de ce pays, bourgeois et gauches confondus, habitués qu’ils sont de ne surtout jamais plus réfléchir à des questions de principe, mais d’intérêts.

Remarque préliminaire :
Si cette initiative trouve sa source dans des milieux politiques qui, pour diverses raisons, vous déplaisent, il serait faux de s’opposer à cette proposition au titre que l’on ne les aimerait pas ou qu’il serait infamant de les entendre. Peu importe le doigt qui montre les points de préoccupation, c’est du sujet qu’il faut traiter.

Pourquoi est-ce important ?

Pour deux raisons. D’une part, l’histoire nous rattrape ; une neutralité qui allait de soi ne va plus de soi. D’autre part, le pavé ayant été jeté dans la mare, il faut prendre une décision, et il est nécessaire d’examiner les conséquences, tant d’un oui que d’un non.

De quoi s’agit-il ?

On trouvera dans le Dictionnaire historique suisse (DHS) un article sur la neutralité de l’ancienne et de la nouvelle Confédération ; je n’y reviendrai donc pas et resterai sans excuser ceux qui ne l’auront pas lu, bien que les conclusions minimisent les mérites actuels de la neutralité et ne sont pas encourageantes. La réalité se trouve dans sa dernière phrase : « Néanmoins, il n’y a unanimité ni sur sa définition, ni sur son rôle actuel, ni sur sa pratique. »

Pour traiter de questions de principe, et c’est bien de cela qu’il s’agit, Karl Popper nous conseille d’éviter l’écueil de la définition formelle sur laquelle personne ne peut se mettre d’accord. Ce sont les effets qui comptent dans le contexte actuel et futur.

C’est ce contexte qui change, une fois de plus et fortement. Le récit de la fin de l’histoire a trouvé sa fin, l’avènement d’une démocratie de convenance valable pour toutes les tailles et cultures n’a pas fait long feu. Le multilatéralisme redevient multi-bilatéralisme avec des alliances et des traités dont la solidité n’est plus avérée ; leur raison d’être est questionnable, à l’exemple de l’ONU, l’OTAN, l’UE ou l’OSCE. Les lois de la guerre ne font plus loi, le droit humanitaire est bafoué sans conséquence.

La Suisse se trouve maintenant simultanément sujette à au moins trois hégémonies : les USA, l’UE et la Chine. La première donne des ordres et impose ses lois extraterritoriales ; la deuxième blâme et bloque, en sourdine dans l’attente de gober cette démocratie qui dérange, tout rond ou par morceaux ; la troisième monte en puissance, surtout technologique, avec une stratégie claire mais intransigeante. La plupart des conflits dans le monde sont des guerres par procuration entre ces puissances, dont la signification stratégique est difficile, voire impossible, à comprendre. Pour ceux-là, une Suisse neutre n’a qu’à être alignée ou sera punie ; c’est une Autriche en devenir, une ironie 735 ans après qu’elle s’est libérée de l’hégémonie des Habsbourg. Que signifie être neutre dans un tel contexte ?

Quels sont les enjeux ?

Une neutralité armée crédible permet pourtant d’opposer à ces parties les principes même auxquels elles prétendent adhérer. Cela s’appelle avoir de quoi se faire respecter. Toute manifestation d’obéissance, ne serait-ce qu’en suggérer l’intention (vorauseilender Gehorsam), est un aveu de faiblesse et de lâches dispositions. On croit jouer avec l’ennemi, il ne fait que préparer l’avalement de sa proie. Certes, tout cela se fait encore dans un langage diplomatique et châtié, quoique de moins en moins.

Les accommodements à une neutralité restant dans un flou tenant plus du cloaque que de l’art serait la formule du succès de la Suisse, c’est ce qu’il faut comprendre de l’opposition générale à l’initiative exprimée par des arguments veules et fallacieux. Ils sont d’ailleurs excellemment réfutés par le Conseiller aux États Mauro Poggia dans un article paru dans blick.ch, ce qui me permet de ne pas les reprendre ici.

Le neutre n’est pas populaire, il est même détesté par les parties qui, chacune, l’accusent de partialité et de manque de partialité, d’hypocrisie, et de cupidité. On lui demandera sans cesse de prendre parti alors même que ce n’est pas le sujet ; c’est son action internationale, pas les opinions de ses citoyens, qui doit être empreinte de neutralité. Sur le terrain les belligérants le savent et respectent les mesures de protection qu’un pays neutre essaie de mettre en place, ou les médiations qu’il s’efforce d’établir. La chanson est plus perfide dans les salons, c’est si facile.

Les conséquences d’un oui à l’initiative

Comme elle n’introduit rien de nouveau mais précise par un article constitutionnel ce que doit être sa neutralité et ses limites, cela ne donnera lieu à aucune contestation internationale. Et comme il sait si bien le faire, le Conseil fédéral saura très bien se défausser par le résultat du vote qui légitimera l’abandon de certaines sanctions. Les Américains essaieront d’en imposer à la Suisse au prétexte qu’elle n’obéit plus à ses lois extraterritoriales ; ils s’en prendront aussi aux entreprises suisses qui opèrent dans le monde. C’est un risque à prendre et cela permettra à nos diplomates de faire des merveilles. Pour les entreprises, cela ne changera rien à leurs pratiques actuelles, déjà soumises à de multiples contraintes.
À l’intérieur du pays, les euro-turbos seront très déçus, surtout les socialistes d’entre eux car cela compliquerait la mise en place des accords déjà signés mais pas ratifiés. Une adhésion à l’UE serait rendue encore plus difficile, mais pas impossible.

Et il faudra réellement changer l’État-major de notre armée, et augmenter les budgets, pour qu’il devienne crédible que s’attaquer aux Suisses et à la Suisse ne vaut pas du tout le coup.

Les conséquences d’un non à l’initiative

Eh oui ! dire non signifie autre chose que ne rien dire. Cette initiative nous oblige à décider et donc à nous dévoiler ; sans elle il aurait été possible de continuer d’ignorer les contradictions et incohérences actuelles. Cela ne sera plus possible, même en cas de refus.

À terme donc, on peut s’attendre à un alignement systématique aux exigences de la plus forte des trois hégémonies, ce qui demandera un sens de l’équilibre. La pratique déjà bien instaurée d’oublier ses principes afin de préserver de mesquins intérêts deviendra la règle, le chantage aussi, presque comme d’habitude.

Les médiations et le rôle de dépositaire du droit humanitaire de la Suisse passeront lentement mais sûrement au musée. De plus, ce manque de crédibilité aura pour conséquence de rendre l’armée aussi utile que celle du Luxembourg. On pourra donc faire des économies et les distribuer à tous vents.

La question que personne n’ose poser est celle de la raison d’être de la Suisse, cette Willennation sans plus aucune volonté que de s’aligner sur les autres et parler un mauvais anglais. Elle se laissera restructurer et, comme chanterait Jacque Brel, tous les cons seront contents, puisqu’ils auront dit non.

Cet article a paru dans Antipresse 561 du 30.août 2026 (accés aux abonnés)
Voir aussi sa présentation sur YouTube par Slobodan Despot

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