Les actes historiques de la construction de la Suisse sont le plus souvent présentés comme des mythes fondateurs. De fait, leur vérité importe peu, c’est le ciment figé dans nos esprits qui en a fait une réalité : nous nous imaginons unis (un pour tous, tous pour un), libres dans nos montagnes, conservateurs du droit humanitaire, neutres et utiles au Monde. Que cela énerve ou fasse rigoler nos voisins n’a aucune importance, leurs poutres sont autrement plus grosses que les pailles dans nos yeux, non ?
Au moins quatre fois par année notre démocratie semi-directe nous enseigne pourtant le niveau de nos désunions. Certes, les votations nous permettent de prendre des décisions, mais elles ne nous mettent pas d’accord et ne nous empêchent pas de nous tromper ou de nous laisser tromper.
Il y a des cas bénins, ni minarets dans nos villages ni subsides aux agriculteurs disposés à se laisser encorner, pour lesquels avoir tort ou raison n’a aucune importance.
Mais il y a aussi des décisions qui mènent à des conséquences importantes et même inattendues. Ce fut le cas du refus d’entrer dans l’Espace Économique Européen en 1992. Mettant en balance cet EEE avec l’alternative d’une adhésion pure et simple à la Communauté européenne d’alors, j’avais d’ailleurs voté oui. Déclaré calamiteux par le courant dominant politico-médiatique, ce refus a été suivi d’une série d’accords bilatéraux faits sur mesures, ce qui doit toujours être le cas entre partenaires respectueux l’un de l’autre. Il est indéniable que ce non aura été bénéfique à notre pays, et personne n’aurait pu l’augurer.
Le refus clair de dimanche 27 septembre 2026 est à mon avis un de ces moments d’importance. Un ami opposé à cette plus grande cohérence politique en matière de neutralité l’avait exprimé d’une autre manière : cette initiative était inopportune, elle n’aurait jamais dû être déposée. Sans doute, et sans s’en rendre compte, il exprimait ainsi l’importance d’un tel vote.
Même si le non prononcé par plus de 70 % des votants a été en partie justifié par une haine partisane à l’endroit des initiants et de leur soutien par Christophe Blocher, et aussi par l’indignation suscitée par l’agression russe en Ukraine, le résultat est à la mesure de la pensée stratégique du peuple suisse : vide de sens. La satisfaction du Coneil fédéral est immense de n’avoir été contredit que par 30 % des votants. Cette impensée s’exprime aussi par une participation de 47 %, signe d’une moindre importance aux yeux des non-votants.
Mais il est vrai que beaucoup auraient préféré ne pas avoir à traiter de ce sujet. Car ce non ne saurait signifier le retour aux eaux calmement troubles de la politique étrangère. Cette initiative aura fait tomber les masques.
La désunion dans notre pays est actée à presque chaque occasion, ville – campagne, Bourbines – Romands, grands et petits cantons (primitifs), dirigistes et libertaires. À l’inverse cette fois-ci, c’est une union contre le mythe de la neutralité qui s’est exprimée. Ce non démocratique est donc plus qu’une décision devant une question à trancher, c’est un choix qui dit à tous les autres pays du Monde : la Suisse renonce à sa prétendue exception. Comme elle le fait déjà depuis des décennies, elle continuera d’obéir au mieux-disant, tant que celui-ci pourra exercer son chantage économique. Elle n’est ainsi plus dépositaire de quoi que ce soit concernant les Conventions de Genève (droit humanitaire) ou de La Haye (droit de la guerre). Elle les interprétera comme il lui sera dicté de le faire, aujourd’hui par l’oncle Sam, mais aussi par les réglementations du cousin Bruxellois, pendant que des Russes sans complexes jouent de leurs ‘Kompromats’ et avant que les Chinois ne s’y embrouillent.
Plus clairement, les articles 173[1] et 185[2] de la Constitution usent encore de ce même mot « neutralité » qui est désormais officiellement vidé de sens puisque à géométrie variable. Il est associé à l’exigence de sécurité extérieure et, surprise, d’indépendance.
Pourtant, l’indépendance sans neutralité n’est qu’une illusion lorsque l’on ne possède pas la bombe atomique.
Pour assurer la sécurité extérieure, des voix s’expriment déjà qu’une intégration à l’OTAN s’imposerait ; les faux-culs ne répondent pas non mais disent simplement que ce serait prématuré. La Finlande s’est dé-finlandisée et la Suède a abandonné une neutralité qu’elle n’avait jamais érigée en principe stratégique, il ne reste plus qu’à l’Autriche et à la Suisse de franchir ce Rubicon.
Les Euro-turbos se réjouissent que rien ne s’oppose plus à la reprise des législations européennes qui, sous couvert d’ouverture des marchés à une concurrence loyale, instaurent des contrôles de plus en plus minutieux des actes et pensées de chacune et chacun. Telles protections par le grand-frère tiennent plus d’un principe maffieux que du respect de la personne, de sa liberté et de sa propriété, pourtant garanti dans toutes les constitutions de ses États-membres.
Alors je continue, comme Cassandre, en annonçant la perte de la raison d’être de la Suisse, dont le mythe fondateur se voit aboli et sa solidarité remplacée par des paiements de rançon et des déclarations d’allégeance. Les dénégations du Conseil fédéral confirment cela à chaque occasion ; il ne manque plus aucune occasion d’abimer nos fameuses ‘conditions cadres’ pour ne pas déplaire aux grands de ce Monde en matières financières, énergétiques, sécuritaires ou environnementales. Oui, c’est la peur de déplaire qui motive ces comportements indignes. Une indépendance affirmée et vécue implique la prise de responsabilités, des inimitiés et des incompréhensions ; c’est le marchandage qui se substitue désormais à ce risque. Le diplomate devient vulgaire porteur d’eau.
Plus concrètement, le vote du 27 septembre ouvre la porte à de l’inattendu, comme toujours lorsque l’esprit perd la raison. Le neutralité n’étant plus, la neutralité armée n’est plus nécessaire. On nous a dit la Suisse indéfendable, sans ou avec l’OTAN d’ailleurs. Il est donc possible de s’économiser les affres et les coûts d’un Département fédéral de la défense, de 0,7 % du PIB selon la Banque mondiale. Il serait temps de rejoindre l’Islande (pourtant membre de l’OTAN) et le Liechtenstein qui n’ont pas de forces armées.
Le CICR est un encombrement, le soutenir dans ses efforts de neutralité active et vécue est contredit par des sanctions que la Suisse reprend sans discrimination. Devenu explicite alors que cela se taisait auparavant, c’est maintenant embarrassant pour la crédibilité de cette institution que les belligérants respectent avec une méfiance accrue. Mettons-le donc entre les mains d’une ONU à la recherche d’une utilité.
Déjà d’une efficacité douteuse, la politique des bons services ne trouve plus de clients, même si des cocktails géants sont organisés chez les émirs propriétaires du Bürgenstock. Le Sultanat d’Oman, le Qatar ou les militaires Pakistanais ont pris le relai, à leur propre service.
Le paquet d’accords institutionnels avec l’Union Européenne sera voté par le peuple, avec l’exception de quelques cantons, par peur de fâcher la Commission, ce que le Conseil fédéral ne manquera pas de souligner lourdement.
Mais le diable est dans la suite de ce contrat faustien et léonin. À la première occasion, une modification législative de l’UE fera l’objet d’un référendum par au moins 50 000 citoyennes et citoyens. Prenons, par exemple, les transactions au comptant et sans autre formalité qu’un contrat oral ; elles sont plafonnées dans l’UE mais pas en Suisse[3] ; les accords cadre actuellement en voie de ratification ne prévoient pas de modifier cette pratique en Suisse. Si donc, plus tard, la législation européenne introduisait de tels critères de vérification et contrôle dans des textes concernant l’un ou l’autre des accords avec la Suisse, elle serait soumise à référendum ; nul doute qu’il aboutirait. Un tel cas est bien sûr hypothétique, mais très probable. De quoi serait alors faite la campagne ? D’arguments sur l’irrecevabilité de cet aspect d’une loi qui donc devrait être rejetée dans son entier ? Ou alors le bien de cette loi serait-il présenté comme supérieur à la perte de liberté fondamentale qu’elle implique ? Ou encore ce serait la peur et le coût des ‘mesures compensatoires’ de la part de l’UE (un euphémisme pour sanction, punition ou rétorsion) que le Conseil fédéral et le Parlement agiteraient pour motiver leur soutien à ce changement de loi pourtant scélérat ? Et serait-il pensable de former une majorité de concordance liguée contre la Commission et ses sbires ? La séduction par Méphistophélès finit toujours par des mesures compensatoires, la principale étant la soumission perpétuelle.
Le vote de ce 27 septembre m’incite à penser qu’entre déni et omissions par ce même Conseil fédéral, dévoiement du sujet traité par les médias de grand chemin, et manque de profondeur fondamentale et stratégique, il vaudrait mieux éviter de recréer une telle situation de prise de décision déraisonnable quoique démocratique. Une adhésion à l’UE et à la monnaie unique s’imposerait alors, sans conditions ni réserves puisque cela la fâcherait et retarderait le processus ; seuls les Danois se permettent tant d’insolence. Peu importe que cela se fasse avant ou après avoir dissout la Suisse alémanique en un petit Bundesland allemand, réparti les Grisons entre Tyrol autrichien et italien, rattaché le Tessin et le Valais à la Lombardie et au Piémont, et créé deux nouveaux départements français dans les régions Auvergne-Rhône-Alpes et Bourgogne-Franche-Comté. Le moins drôle de ce cauchemar est qu’il soit un espoir chez certains de mes concitoyens, ou qu’il ne préoccupe pas une majorité dûment décérébrée par les propagandes plutôt qu’éclairée par des raisonnements. C’est ainsi que 735 années helvétiques pourraient devenir une anecdote de l’histoire.
Il n’est jamais exagéré de décrire les conséquences logiques d’un engrenage ; il est irresponsable de se les occulter, pour ensuite regretter de s’y être précipité. Sera-ce trop tard lorsque nous nous réveillerons ?
Recommandation de lecture :« Mission ou démission de la Suisse (1940) » par Denis de RougemontEn lecture libre : https://www.unige.ch/rougemont/livres/ddr19400430mds
[1] Art. 173 Autres tâches et compétences 1 L’Assemblée fédérale a en outre les tâches et les compétences suivantes : 1 elle prend les mesures nécessaires pour préserver la sécurité extérieure, l’indépendance et la neutralité de la Suisse ;
[2] Art. 185 Sécurité extérieure et sécurité intérieure 1 Le Conseil fédéral prend des mesures pour préserver la sécurité extérieure, l’indépendance et la neutralité de la Suisse.
[3] Sauf certaines d’entre-elles, dans le commerce de biens de valeur au-delà de 100 000 Fr.
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