{"id":3414,"date":"2016-11-24T17:53:39","date_gmt":"2016-11-24T16:53:39","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.mr-int.ch\/?p=3414"},"modified":"2016-11-24T17:53:39","modified_gmt":"2016-11-24T16:53:39","slug":"lettre-dailleurs-promotion-economique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.mr-int.ch\/?p=3414","title":{"rendered":"Lettre d\u2019ailleurs : promotion \u00e9conomique"},"content":{"rendered":"<p>Monsieur Wasiwasi ne nous a pas oubli\u00e9. Bien au contraire il me raconte qu\u2019il a maintenant un acc\u00e8s \u00e0 internet \u00e0 gros d\u00e9bit ce qui lui permet de lire encore plus de b\u00eatises qui s\u2019\u00e9crivent et se publient chez nous. Comme c\u2019est une connexion unique pour son village il para\u00eet que ses voisins se plaignent qu\u2019il ne leur reste que quelques bits par seconde pour consulter le cours du millet au march\u00e9 local ou recevoir des maigres paiements par Western Union que des exil\u00e9s leur font parvenir pour faire croire qu\u2019ils sont devenus riches chez nous. Mais surtout il devient un fin analyste de la vie \u00e9conomique et il a pris le temps de me pr\u00e9senter un cas de l\u2019histoire de son pays qui pourrait \u00eatre sujet d\u2019\u00e9tude dans les \u00e9coles d\u2019administration. Le voici\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Ngomempyia, le 15 novembre 2016<\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>Cher Monsieur qui vit dans la Suisse,<\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>Dans mon email accompagnant cette lettre je vous ai racont\u00e9 un peu comment \u00e7a se passe ici, au Mlimanyekundu\u00a0: nous vivons une r\u00e9volution technologique sans terreur ni d\u00e9capitation mais cela n\u2019emp\u00eache pas que les gens perdent la t\u00eate, comme chez vous je crois. Alors que je suis assid\u00fbment les \u00e9v\u00e9nements qui bouleversent votre pays cela me rappelle un tas de situations qui sont aussi arriv\u00e9es chez nous, certaines d\u2019ailleurs tellement anciennes que c\u2019est par la tradition orale que les busara zamani (nos vieux croutons \u00e0 nous) nous les racontent, assis sous le grand baobab, entre deux bouff\u00e9es de bomba tumbaku.<\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>En ces temps anciens chacun vaquait \u00e0 ses affaires, commer\u00e7ait normalement avec ses voisins, et balayait devant sa porte. L\u2019une tissait les fibres du coton que l\u2019autre plantait et r\u00e9coltait, un forgeron fabriquait des outils, et des grand kuhanis (pr\u00eatre) se faisaient grassement r\u00e9tribuer pour rassurer et inqui\u00e9ter les foules sans se fatiguer. Puis est arriv\u00e9 un vraiment grand gourou, le guru mchumi, qui leur a enseign\u00e9 que leurs affaires \u00e9taient ridicules, qu\u2019il fallait voir grand et cr\u00e9er ce qu\u2019il appelait un empapaoutage vou\u00e9 \u00e0 la croissance, vite abr\u00e9g\u00e9 par \u00ab\u00a0ec\u00a0\u00bb. Cela consistait \u00e0 se rendre mutuellement plus de services. Alors le mari de la tisserandi\u00e8re se mit \u00e0 r\u00e9parer les chaussures, l\u2019\u00e9pouse du forgeron \u00e0 pr\u00e9parer des repas chauds pour les vieux du village, et m\u00eame une femme de kuhani offrit des services \u00e0 la personne vieux comme le monde mais cette fois-ci contre payement. \u00a0Pourtant tous savaient garder leurs savates en \u00e9tat, cuire leur repas et satisfaire leur libido, mais tous devinrent plus riches en mon\u00e9tarisant toutes sortes de biens et services jusqu\u2019alors compris dans le forfait \u00ab\u00a0vie au village\u00a0\u00bb. C\u2019est ainsi qu\u2019il fut d\u00e9cid\u00e9 que la prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e9tait en marche car on comptait plus de sous et cela fatiguait plus de monde au travail. Dans ce r\u00e9gime \u00ab\u00a0ec\u00a0\u00bb les plus malins inventaient de choses nouvelles, des machines qui rendaient le travail plus facile, des plaisirs plus raffin\u00e9s, et les dogmes religieux devenaient moins dogmatiques. C\u2019\u00e9tait le maendeleo, un mot qui chez vous signifierait progr\u00e8s ou modernit\u00e9. Pourtant beaucoup n\u2019\u00e9taient pas content, car leur part au g\u00e2teau leur semblait injustement faible, surtout s\u2019ils \u00e9taient parmi ceux qui en jouissait le plus\u00a0; chez nous aussi il y a des r\u00e2leurs professionnels. <\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>Et puis avec toutes ces activit\u00e9s le village grandit, devint ville puis m\u00e9tropole au milieu de la savane. Les gens produisaient, achetaient, revendaient, mais \u00e0 chaque fois il restait quelque chose d\u2019inutilisable qu\u2019on appelait taka. Il fallait le jeter, ce qui se faisait tout simplement dans un petit village mais qui devint un gros probl\u00e8me puant dans la grande ville. Alors les fils et petites filles des tisserands et autres forgerons se mirent \u00e0 trier le taka et \u00e0 en faire d\u2019autres produits qui pouvaient se vendre donc s\u2019acheter. On en \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019empapaoutage circulaire, aussi abr\u00e9g\u00e9 \u00ab\u00a0ec<sup>2<\/sup>\u00a0\u00bb. Mises \u00e0 part quelques mati\u00e8res premi\u00e8res tout \u00e9tait taka. Le proverbe \u00e9tant\u00a0: \u00ab\u00a0si taka le faire alors taka le recycler\u00a0\u00bb. Mais voil\u00e0\u00a0: rien ne se perdait certes, mais rien ne se cr\u00e9ait non plus. Il n\u2019y avait plus de maendeleo, mais un esclavage au taka. Il fallait m\u00eame retraiter l\u2019eau baptismale afin de ne pas la perdre inutilement. On en \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 souhaiter ne r\u00e9soudre que les probl\u00e8mes du taka\u00a0: comment l\u2019\u00e9viter, ce qui coutait cher, et comment le traiter, ce qui \u00e9tait encore plus dispendieux, donc \u00e7a rapportait encore plus de nullards \u00e0 tout le monde (la monnaie de notre pays, N). \u00a0Plus on s\u2019en souciait plus on croyait atteindre une prosp\u00e9rit\u00e9 encore plus grande, le nirvana dans la savane mlimanyekundunaise tournait au cauchemar.<\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>Un jour la grande et c\u00e9l\u00e8bre proph\u00e9tesse Ukarimu prit la parole, elle qui d\u00e9j\u00e0 si\u00e9geait au Conseil Saba Mefarao qui gouvernait les affaires communes de ce pays (oui, oui, on y laissait bien quelques places aux femmes en esp\u00e9rant qu\u2019elle se tiennent tranquilles, mais cet espoir fut vite d\u00e9\u00e7u). Elle dit que \u00e7a ne suffisait pas\u00a0; elle pointa vers les soi-disant bons exemples des voisins du nord et les vraiment mauvais de ceux de l\u2019ouest ou du sud\u00a0; elle d\u00e9cr\u00e9ta qu\u2019il fallait tout chambouler sous le mot d\u2019ordre \u00ab\u00a0taka changer\u00a0\u00bb. On ne savait pas pourquoi mais il fallait un changement, un autre taka, un bonheur sup\u00e9rieur se trouverait dans celui-ci. \u00a0Elle \u00ab\u00a0savait\u00a0\u00bb, elle \u00e9tait une sachante, de ces proph\u00e8tes qui ne r\u00e9v\u00e8lent jamais pourquoi ni comment ils savent. Mais du changement elle n\u2019en n\u2019avait pas la moindre id\u00e9e, sauf qu\u2019il \u00e9tait n\u00e9cessaire. Elle fit \u00e9dicter des lois l\u2019ordonnant tout en disant qu\u2019on allait \u00e9tudier ensuite comment le faire. En bonne connaisseuse des gens de son esp\u00e8ce elle mit en place tout un syst\u00e8me de ruzukus, ugawajis ou autre kujihusishades<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> afin que les villes et les tribus n\u2019essayent pas de d\u00e9sob\u00e9ir. Elle fit modifier toutes les cases, mettre des panneaux modernes de silicium en guise de toit (une mani\u00e8re de recycler le sable), poser des fen\u00eatres pour que l\u2019effet de serre soit bien ressenti par tous, recycler toutes les bouses m\u00eames humaines pour les br\u00fbler afin de faire bouillir les marmites, mettre des amortisseurs aux sabots des \u00e2nes pour que leur d\u00e9marche plus souple les fasse consommer moins de chardons. Sur toutes les cr\u00eates du pays elle fit installer d\u2019immenses monuments \u00e0 la gloire de l\u2019empapaouatge circulaire sup\u00e9rieur, d\u00e9sormais appel\u00e9 \u00ab\u00a0ec<sup>4.0<\/sup>\u00a0\u00bb. Pour bien souligner la circularit\u00e9 c\u2019\u00e9tait un peu comme vos croix chr\u00e9tiennes mas avec trois grandes ailes qui tournaient au gr\u00e9 du vent autour d\u2019un axe haut perch\u00e9. Tout le monde s\u2019est mis \u00e0 travailler pour cet ultime taka qui avait presque atteint son but, le sommet de l\u2019inutilit\u00e9, et que la soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re devait servir avec ferveur.<\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>Jusqu\u2019au jour, mais bien tard, o\u00f9 on se demanda \u00e0 quoi servait tout \u00e7a sans trouver ni une r\u00e9ponse. Cette h\u00e9r\u00e9sie se r\u00e9pandit comme le feu dans les buissons secs de la savane en automne. Un coup d\u2019\u00e9tat eu lieu qui renversa le Conseil Saba Mefarao\u00a0; Ukarimu fut rel\u00e9gu\u00e9e aux confins du d\u00e9sert, l\u00e0 o\u00f9 elle pourrait bronzer gratuitement et intens\u00e9ment sans emmernuyer personne. On remit du chaume sur les toits, d\u00e9monta les fen\u00eatres \u00e9tanches pour retrouver le frais, rasa les croix tournantes et on arr\u00eata de se dire taka. L\u2019empapaoutage devint une forme d\u2019\u00e9conomie plus civilis\u00e9e dans laquelle les gens lib\u00e9r\u00e9s de tous ces dogmes peuvent continuer de vaquer aux occupations qui les satisfont, commercer normalement avec leurs voisins, et balayer devant leurs portes. Les petits bonheurs mlimanyekundunais, quoi\u00a0!<\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>Cher Monsieur de la Suisse on me dit qu\u2019il nous faut recommencer avec l\u2019ultime taka, que sinon \u00e7a va chauffer pour nous comme pour vous. J\u2019ai trouv\u00e9 un blog o\u00f9 il me semble que c\u2019est vous qui critiquez cette manie. J\u2019aimerais bien vous croire mais on me dit qu\u2019ici avec plus d\u2019ultime taka et un \u00ab\u00a0ec<sup>4.0\u00a0<\/sup>\u00bb de remploi on nous verserait plus de nullards. Mais si ces nullards ne valent rien je crois qu\u2019on devrait les \u00e9viter. Comme nos anc\u00eatres ne sont plus l\u00e0 pour nous en parler, pourriez-vous m\u2019expliquer si, avec vos technologies, vos experts et vos gourous, c\u2019est agr\u00e9able de se faire empapaouter de mani\u00e8re sup\u00e9rieurement circulaire\u00a0?<\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>Avec le bienveillant souvenir de votre ami de par derri\u00e8re les continents,<\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>Upendomungu Wasiwasi du Mlimanyekundu<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Note du r\u00e9dacteur\u00a0: Ruzukus\u00a0: subvention. Ugawaji\u00a0: redistribution. Kujihusishade\u00a0: racket.<br \/>\nOn voit que le vocabulaire de la langue mlimanyekundu ma\u00eetrise aussi toutes ces formes de gestion d\u00e9loyale.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Monsieur Wasiwasi ne nous a pas oubli\u00e9. Bien au contraire il me raconte qu\u2019il a maintenant un acc\u00e8s \u00e0 internet \u00e0 gros d\u00e9bit ce qui lui permet de lire encore plus de b\u00eatises qui s\u2019\u00e9crivent et se publient chez nous. Comme c\u2019est une connexion unique pour son village il para\u00eet que ses voisins se plaignent &hellip; <a href=\"https:\/\/blog.mr-int.ch\/?p=3414\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> \u00ab\u00a0Lettre d\u2019ailleurs : promotion \u00e9conomique\u00a0\u00bb<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":2790,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"iawp_total_views":8,"footnotes":"","_links_to":"","_links_to_target":""},"categories":[11,40,12],"tags":[],"class_list":["post-3414","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-economy-fr","category-environnement","category-politics-fr"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.mr-int.ch\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3414","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.mr-int.ch\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.mr-int.ch\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.mr-int.ch\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.mr-int.ch\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3414"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.mr-int.ch\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3414\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.mr-int.ch\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2790"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.mr-int.ch\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3414"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.mr-int.ch\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3414"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.mr-int.ch\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3414"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}